Extraits de l’article « L’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir : une alternative crédible ? »

20 Mai, 2020

Yann Le Bossé

Qu’est-ce que le développement du pouvoir d’agir ?

[…] La capacité concrète des personnes (individuellement ou collectivement) d’exercer un plus grand contrôle sur ce qui est important pour elles, leurs proches ou la collectivité à laquelle elles s’identifient.

Réponses de Yann Le Bossé, professeur titulaire au département des Fondements et pratiques en éducation de l’université Laval à Québec. Il y dirige le laboratoire de recherche sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités. Depuis 17 ans, ses travaux sont consacrés à l’approfondissement des questions théoriques, empiriques et pratiques reliées au phénomène de «l’empowerment ».

Que voulez-vous dire par « exercer un plus grand contrôle » ?

Concrètement, cela se réfère à la possibilité d’influencer ou de réguler le événements de la vies quotidienne qui ont une importance particulière pour nous. Plusieurs chercheurs utilisent aussi des expressions imagées, comme « maîtriser sa vie » ou encore « prendre sa vie en main » pour décrire cette réalité. On peut aussi appréhender ce phénomène à l’aide de concepts plus théoriques en considérant qu’il s’agit essentiellement de « restaurer le statut d’acteur » ou de « restaurer le rapport à l’action ». Il est également possible de s’intéresser à cette réalité sous un angle strictement philosophique en l’abordant par exemple à partir de la notion de « sujet capable » telle que Paul Ricoeur (2) l’a approfondie. Bref, il s’agit à la fois d’une réalité très quotidienne et par certains aspects d’une dimension fondamentale de la condition humaine. À noter tout de même que le contrôle dont il s’agit ici est bien sûr totalement relatif. Il n’a rien à voir avec une éventuelle ambition de toute-puissance qui se traduirait par le désir d’exercer une maitrise totale sur tous les aspects de sa vie.

D’où vient l’intérêt actuel pour ce phénomène dans les champs des pratiques sociales ?

Dans la langue anglaise, le sens initial du terme empowerment est essentiellement technique. Il désigne un mécanisme de dévolution du pouvoir de décision dans les organisations. On trouve les premières traces de l’utilisation « sociale » de ce terme au début du XXe siècle aux États-Unis dans le contexte du mouvement de revendication du droit des femmes. Il est alors utilisé pour synthétiser une revendication générale d’acquisition d’un pouvoir de participation aux décisions politiques. Très vite l’utilisation de ce terme se généralise au point de s’appliquer à toute forme de revendications destinées à permettre l’acquisition d’une plus grande participation aux décisions politiques sociales ou économiques. La notion d’empowerment devient particulièrement populaire suite au mouvement de revendication des droits civiques de la communauté afro-américaine conduite par le pasteur Martin Luther King.
Bien que plusieurs générations de travailleurs sociaux utilisent ce terme depuis déjà quelques décennies, c’est surtout à partir des années 70 que la notion d’empowerment fait son entrée dans les pratiques sociales. À cette époque, force est de constater que « la guerre à la pauvreté » lancée par le président Johnson quelques années auparavant n’a pas permis d’éradiquer les problèmes sociaux générés par le modèle économique américain. Parallèlement, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer les effets pervers des pratiques sociales traditionnelles. On met notamment en évidence, les tendances des professionnels à recourir à l’infantilisation, à la stigmatisation ou à ce que Ryan appelle la « double victimisation »(3), c’est-à-dire au fait de reprocher aux personnes en difficulté de ne pas réussir à « s’en sortir malgré l’aide qu’elles reçoivent ». La finalité traditionnelle des pratiques sociales, qui consiste essentiellement à faire en sorte que les personnes s’adaptent à leurs conditions de vie, est également fortement mise en question. On s’indigne notamment du fait que rien n’est tenté pour réduire les inégalités sociales et économiques considérées comme responsables de l’essentiel des problèmes sociaux. C’est dans ce contexte qu’un groupe de praticiens et de chercheurs proposent que l’empowerment des personnes et des collectivités deviennent la finalité de l’ensemble des pratiques sociales.

Qu’est-ce que ça voudrait dire concrètement ?

La proposition est assez radicale au sens où elle propose une modification qui touche à la racine même de la mission des pratiques sociales. À la question « qu’est-ce qu’aider?» la réponse est ni soulager la souffrance comme dans les approches caritatives, ni guérir de la souffrance comme dans les approches professionnelles fondées sur le modèle médical ni encore de dénoncer les causes de la souffrance comme les approches militantes, mais plutôt de s’affranchir de la souffrance.

Dans « s’affranchir » il y a l’idée de « franchir un obstacle ». Le plus souvent, cet obstacle comprend à la fois des dimensions sociales et personnelles. Il n’est donc plus question d’appréhender les difficultés vécues par les personnes comme des problèmes uniquement psychologiques ou de défaillances d’apprentissage, pas plus qu’il n’est question de considérer toutes les difficultés vécues par les personnes comme le résultat unique d’une injustice sociale. L’adoption de la finalité de l’empowerment revient plutôt à se concentrer sur le dépassement de l’obstacle quelle que soit son origine et sa nature. C’est donc une approche très pragmatique qui, sans éluder l’importance de la réflexion sur les origines des problèmes sociaux, se concentre prioritairement sur la manière optimale de les éradiquer.

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En quoi cette approche apporte-t-elle quelque chose de nouveau ?

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En ce qui concerne la spécificité de cette approche par rapport aux grands courants actuels ou traditionnels, on peut dire que la perspective centrée sur le DPA repose tout d’abord sur la remise en question de la finalité des pratiques. Selon cette approche, l’essentiel des problèmes sociaux est engendré par les modalités actuelles d’accessibilité et de distribution des ressources (financières, matérielles, informationnelles, etc. ). La solution à ces problèmes passe donc par des changements structurels incontournables. Si ces changements dépassent largement le champ d’action des professionnels de l’aide, ils font tout de même partie intégrante de la finalité de leur mission. Il ne s’agit pas de se substituer aux acteurs politiques mais de participer activement à la « gestion de la cité ». De ce point de vue, actuellement, la concentration exclusive des efforts des professionnels sur la capacité d’adaptation des personnes à leurs conditions de vie contribue directement au maintien de leurs difficultés.

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En quoi l’approche centrée sur le DPA permet d’éviter ces écueils ?

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Plus précisément, il s’agit de créer les conditions pour qu’elles puissent agir individuellement ou collectivement sur ce qui est important pour elles. Dès lors, il n’est plus possible de définir le problème en termes de carence, car pour réunir les conditions du passage à l’action il va falloir plutôt s’appuyer sur les forces des personnes. Bien sûr, le dépassement de l’obstacle qui se présente ici et maintenant entre la situation actuelle et celle que l’on veut obtenir nécessitera parfois d’acquérir certaines habiletés, de modifier certaines habitudes et même éventuellement de dépasser certains blocages personnels. Mais il ne s’agit pas tant de « faiblesses » que de défis à relever. La nuance peut paraître subtile mais elle est pourtant essentielle. Pour qu’une caractéristique personnelle ou collective soit considérée comme une faiblesse, il faut une référence extérieure (même si elle est parfois internalisée) à ma réalité. Une sorte de règle morale ou normative qui institue un point de comparaison plus ou moins absolu à partir duquel on qualifie de faible ou de fort tel ou tel élément de la situation. C’est donc une forme de prescription. Un défi n’est rien d’autre qu’un désir de l’acteur concerné de produire un changement précis sur un aspect de sa réalité. Nul besoin de se référer à une norme quelconque. Dans la mesure où ce défi est librement déterminé, il n’y a pas de prescription.

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En quoi cette approche peut-elle modifier la réalité quotidienne des professionnels de l’aide ?

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L’adoption d’une approche centrée sur le DPA conduit inéluctablement à replacer le praticien dans une posture de créateur, d’inventeur de solutions ponctuelles pour des situations uniques. En concentrant l’ensemble de ses efforts au développement du pouvoir d’agir des personnes qu’il accompagne, l’intervenant se retrouve devant la nécessité concrète de contribuer quotidiennement à « élargir le monde des possibles » tant en ce qui concerne les structures sociales que les parcours individuels. Il est invité à devenir un « empêcheur de fonctionner en rond ». Pour cela il dispose d’un cadre d’analyse constitué de quatre axes de pratiques (adoption de l’unité d’analyse « acteurs en contexte », implications des personnes aidées dans la définition des problèmes et des solutions, introduction d’une démarche de conscientisation) et d’outils d’interventions fondés sur une logique interactionniste et stratégique. On l’encourage à poser des questions, à discuter la cohérence des directives lorsqu’elles font obstacle au pouvoir d’agir des personnes qu’il accompagne. Il n’est pas subversif par principe mais peut le devenir par nécessité. Face aux prescriptions de ses employeurs ou bailleurs de fond, il négocie. Face aux demandes des personnes qu’il accompagne, il négocie. Face aux contraintes organisationnelles qui limitent sa capacité de résolution de problèmes ou celle des personnes accompagnées, il continue de négocier jusqu’à ce que ces règles s’assouplissent pour que le changement visé devienne possible. Il développe progressivement une habileté à apprivoiser la complexité des contextes dans laquelle il évolue.

Bien sûr, il ne s’agit là que d’un portrait impressionniste brossé à grands traits. Il permet toutefois de se faire une idée de l’ampleur du changement de positionnement professionnel qu’une telle posture suppose. Tout est concerné; des fondements de l’identité professionnelle, aux représentations de la compétence en passant par le répertoire des habiletés à développer.

Est-ce que l’approche DPA ne se résume pas tout simplement à rendre les gens plus autonomes ?

L’autonomie désigne le fait d’agir par soi-même. Mais pour agir par soi-même il faut disposer des ressources nécessaires pour réussir l’action envisagée. Sinon la prescription d’autonomie n’ait rien d’autre qu’une injonction qui confine à l’impuissance. Il s’agit là d’un « devoir d’agir » qui est exactement l’opposé de ceux à quoi vise le DPA. Le fait d’enjoindre un individu à devenir plus autonome, sans s’assurer qu’il dispose des ressources pour y parvenir est une forme sophistiquée d’aliénation. C’est la même chose pour les injonctions de compétences (parentales, notamment (7)), de motivation, d’estime de soi, etc.

[…]

Retrouvez l’intégralité de l’article ici : https://www.anas.fr/L-approche-centree-sur-le-developpement-du-pouvoir-d-agir-une-alternative-credible_a524.html

 

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